Vincent Genvrin, l'Art de la transcription
Vincent Genvrin, l'Art de la transcription

Vincent Genvrin et l’art de la transcription

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Sous les doigts de Vincent Genvrin, l’orgue de Radio France se prête à l’art de la transcription. Sur cet enregistrement, outre les célèbres Tableaux d’une exposition de Modeste Moussorgski, on retrouve le Prélude de Tristan & Isolde de Richard Wagner et plus rare, la Sonate en sol mineur de la claveciniste Elisabeth Jacquet de la Guerre. De quoi aiguiser notre intérêt.

 

Que ce soit aux côtés d’un orchestre, dans le répertoire contemporain (on pense à Thomas Ospital et à son disque Bach/Escaich, enregistré dans la même collection) ou sur le terrain de la transcription, l’orgue de salle réalisé par le facteur Grenzing a l’occasion de déployer toutes ses capacités.

La preuve avec ce nouvel opus proposé par Vincent Genvrin. Le disque s’ouvre avec une compositrice trop peu connue, personnage unique dans l’histoire de la musique, qui a su imposer son nom auprès de ses pairs. D’un père organiste à l’église de l’Île-Saint-Louis à Paris, mariée à Marin de La Guerre (également organiste !) Elisabeth Jacquet de la Guerre fut une précurseuse en matière de composition de sonates. Son style convoque des influences françaises et italiennes.

Élisabeth Jacquet de La Guerre
Élisabeth Jacquet de La Guerre

Les huit mouvements de sa Sonate en sol mineur, chacun très courts, sont transcrits et registrés à la manière des pièces d’orgue que l’on composait au Grand Siècle (celles de François Couperin, Louis-Nicolas Clérambault ou Jean-François Dandrieu par exemple). Une transcription augmentée parfois “d’une voix supplémentaire ou d’accords issus de la basse chiffrée” précise toutefois l’organiste. A l’écoute, difficile de déceler les contours de la transcription tant les attaques incisives, les enchaînements et les couleurs de cette “nouvelle sonate pour orgue” paraissent naturels.    

Un autre défi se pose ensuite avec le Prélude de Tristan & Isolde de Wagner. L’épaisseur orchestrale doit se plier aux capacités techniques de l’orgue, et à la virtuosité de l’organiste. L’utilisation habile des registrations, de la boîte expressive et du potentiel de l’instrument sert opportunément la sensibilité et les nuances de cette pièce. 

Les catacombes de Paris (Catacombes) par Viktor Hartmann
Les catacombes de Paris (Catacombes) par Viktor Hartmann

Enfin, Les Tableaux d’une exposition, déjà enregistrée une première fois par Vincent Genvrin sur l’orgue Victor Gonzalez de la cathédrale de Soissons,en 1994, revêt de nouveaux habits sur l’orgue de la Maison de la Radio. On connaît l’une des versions – archiconnue –  pour cet instrument, interprétée par Jean Guillou et enregistrée à plusieurs reprises. A l’instar de l’orchestration de Ravel, les Tableaux seront amputés ici de l’itérative Promenade V.

A Radio France, le disciple de Jean Boyer, Odile Bailleux et Xavier Darasse, offre une approche bien plus intimiste dans le choix des couleurs, un peu moins brillante, préférant souvent les jeux de fonds aux jeux d’anches spectaculaires. Une transcription qui explore les caractéristiques psychologiques des personnages. 

Parmi les pistes les plus réussies, on retiendra, notamment, Bydło (Sempre moderato, pesante), à l’atmosphère écrasante, qui rend parfaitement la sensation de lourdeur que l’on associe à l’image “d’un attelage tiré par des boeufs”. Ou la terrifiante Cabane sur des pattes de poule (Baba Yagà), armée du puissant tutti de l’orgue au service de la fantasmagorie moussorgskienne. Puis, l’impressionnante et solennelle Grande Porte de Kiev, constitue le bouquet final d’un feu d’artifice aux nuances savamment dosées. 

Dans son musée musical, Vincent Genvrin peint des tableaux aux couleurs irisées, à la fois subtiles et profondes, mais jamais ostentatoires.

 

Le mot de l’interprète, Vincent Genvrin

“Lorsque je travaillais le programme de ce disque, j’ai demandé à mon collègue et ami Yoann Tardivel de me prodiguer quelques conseils. « Dans les Tableaux d’une exposition, je trouve que ta Baba-Yaga n’est pas assez effrayante. Ma mère est russe et, quand j’étais petit, elle disait que l’affreuse sorcière viendrait me chercher si je n’étais pas sage ! » Je vis alors passer dans ses yeux, intacte, une lueur de terreur vieille de trente ans.

En enregistrant la pièce je me suis rappelé cette lueur, me disant que Moussorgski avait sans doute, enfant, subi la même menace, et qu’en composant il ne devait pas être complètement rassuré…”

 

 

L’art de la transcription. Vincent Genvrin. CD. Radio France

 

Rédacteur en chef adjoint de Classicagenda, Julien Bordas rédige également depuis 2016 des articles d'actualité, des interviews et des chroniques de concerts. Sa passion pour la musique classique provient notamment de sa rencontre avec l'orgue, un instrument qu'il a étudié en conservatoire et lors de masterclass.

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