L’Opéra de Lyon referme sa saison avec une nouvelle production de Cosi fan tutte. Dirigée par Duncan Ward, la mise en scène de Marie-Eve Signeyrole renoue avec l’intention initiatrice de l’opéra de Mozart dans une transposition sous forme d’expérience sociale au sein d’un cursus universitaire.

Depuis ses débuts il y a plus d’une décennie, Marie-Eve Signeyrole renouvelle l’approche du répertoire par des propositions souvent fortes, parfois un peu profuses, avec un usage croissant de la vidéo au risque de devenir envahissante. Sa relecture de Cosi fan tutte évite habilement les déséquilibres, et revient, avec une clarté salutaire, aux intentions de Da Ponte – et Mozart. Gageure pour nombre de metteurs en scène qui courent après un impossible réalisme semblable aux Noces de Figaro, l’abstraction dramaturgique est ici pleinement assumée à travers la transposition dans une expérience sociale d’un professeur avec ses étudiants. Sans chercher à meubler artificiellement la caractérisation des personnages, le spectacle s’appuie sur les situations suscitées par un lointain cousin des libertins, pour souligner la cruelle actualité des désillusions de l’amour que la naïveté de la jeunesse prend pour un absolu.

Dessiné par Fabien Teigné, les gradins restituent le cadre d’un amphi des Beaux-arts où chanteurs, choristes et vingt participants volontaires, venus du public, se trouvent réunis pour un séminaire d’un professeur de philosophie, astucieusement immersif où se troublent les frontières entre fiction et spectateur, comme entre les désirs. Sous les lumières calibrées par Philippe Berthomé, l’évolution des chassés-croisés des sentiments est régulièrement résumée sur des panneaux vidéos, comme des étapes d’une expérimentation scientifique. Un peu appuyé, cet aspect laboratoire social se révèle bien plus fidèle au texte que maintes illustrations scénographiques. Jalonné de commentaires d’Alfonso, le procédé didactique fait cependant perdre une certaine fluidité où la vérité des mots est prolongée par la musique. Envers cette dernière, la metteure en scène manque d’ailleurs plus d’une fois de confiance, à l’exemple de la transition vers le finale après la conclusion morale du dépit des amants, « Cosi fan tutte », où s’intercale un énième résumé esquivant l’implicite suggéré par les notes avec une virtuosité galante. Quant aux quelques coupures, généralement bénignes, la plus regrettable est peut-être la raillerie « E la fede delle femmine, come l’arabe fenice », faussement misogyne, et vraiment dévastatrice pour les prétentions masculines. Il faut croire que l’ambiguïté ironique du siècle des Lumières heurterait les susceptibilités contemporaines.

Cet exercice magistral est emmené par le Don Alfonso de Simone Del Salvio, à la faconde d’intellectuel italien. A sa déclamation volubile qui n’oublie pas un legato non dénué d’autorité paternelle répond la Despina gracile de Giulia Scopelliti qui n’a pas besoin de contrefaire la nasalité du docteur et du notaire, et ancienne membre du Lyon Opéra Studio comme Robert Lewis, dont le Ferrando, nuancé d’une belle musicalité qui fait palpiter la sincérité tourmenté du rôle, se détache de la distribution vocale. Tamara Banjesevic se fait le miroir des écartèlements de Fiordiligi, contrastant avec la Dorabella plus homogène de Deepa Johnny, au diapason du dramatisme plus superficiel du personnage. Ilya Kutyukhin résume un Guglielmo solide, et les quelques interventions des choeurs, préparées par Benedict Kearns s’inscrivent dans la dynamique juvénile, à la précision ça et là perfectible lors de la première, impulsée par Duncan Ward dans une production qui relève le pari de faire penser Cosi avec les ressources propres de l’ouvrage.
Gilles Charlassier
