L’Opéra de Rouen referme sa saison lyrique avec une nouvelle production de Sémiramis de Rossini. La mise en scène signée par Pierre-Emmanuel Rousseau se distingue par une beauté plastique nourrie de références, en particulier cinématographiques. Sous la direction de Valentina Pelleggi, Karine Deshayes incarne le rôle-titre, aux côtés de l’Arsace campé par Franco Fagioli.

Une production de Pierre-Emmanuel Rousseau, qui signe l’ensemble des paramètres scénographiques de ses spectacles lyriques, se reconnaît à certains éléments, l’un des plus immédiats étant les effets de marbre noir déjà appréciés par exemple dans un Tancrède également présenté à Rouen, l’an dernier. De même, on y retrouve un certain goût pour les dorures, qui mettent en valeur l’attraction du pouvoir, mais aussi sa violence.

Pour autant, sa lecture de Sémiramis de Rossini ne se limitent pas à une simple exhibition, et se nourrit de maintes références cinématographiques, les plus assumées étant Eyes Wide Shut de Kubrick et Les Prédateurs de Scott. D’autres pourront relever des références au patrimoine de la mise en scène, comme les fleurs blanches de La Traviata de Jorge Lavelli, ou de la danse, à l’exemple de Pina Bausch, et plus encore le Boléro de Maurice Béjart dans l’hypnotique chorégraphie de l’acrobate réglée par Carlo d’Abramo, qui reprend jusqu’à mains gestes d’une pièce devenue mythique, la référence soulignant ici la fascination meurtrière exercée par le culte de Baal. Si, sous les lumières de Gilles Gentner, l’atmosphère eighties semble incapable de faire l’impasse sur l’abus de cocaïne par Assur, qui doit sans doute avoir besoin de stimulant poudreux pour passer à l’action, on ne peut nier une cohérence visuelle et dramaturgique dans cette approche de l’ouvrage bel cantiste.
Un tel répertoire est évidemment un terrain de choix pour les amateurs de glottes. Dans le rôle-titre, Karine Deshayes fait preuve d’un engagement évident dans une sorte de sosie de Catherine Deneuve. Face à la virtuosité mordante de la mezzo française, Franco Fagioli reprend l’emploi d’Arsace qu’il avait endossé à Nancy en 2017, et compense le poids des ans sur l’homogénéité de sa tessiture par ses prodigieuses ressources vocales, ainsi que sa non moins inventive musicalité.

Autour de ce duo magnétique, Natalie Pérez impose une Azéma noble et implacable avec un timbre aux accents sombres, qui, toute compassion bue, s’accapare la couronne à la fin. Grigory Shkapura impressionne en Oroe par une présence aussi solide que la technique. De même, Giorgio Manoshvili se distingue en Assur robuste et à la voix généreuse. Seul Alastair Kent se révèle un peu monochrome derrière la vélocité des notes. Sous la direction énergique de Valentina Peleggi, l’Orchestre de l’Opéra de Rouen et le choeur Accentus, participent à un spectacle qui ne lésine pas, et mériterait de tourner, d’autant que Sémiramis n’est pas un opus à l’affiche de toutes les saisons. En attendant les mélomanes parisiens pourront se consoler avec un concert reprenant la même distribution, au Théâtre des Champs Elysées le 17 juin.
Gilles Charlassier
